Ces mots-lierres qui montent...

La langue de Molière sauce chien de Suzanne Dracius, 2008.

Il y a quelques années, Sony Labou Tansi annonçait dans un entretien avec Michelle Zalessky que la francophonie est le courage qu'auront les Français de savoir que des hommes font l'amour avec leur langue (sic). Cette définition, sommaire mais symptomatique d'un grand malaise dans la maison Molière comme chez les usagers de la langue française, pourrait faire un bon point de départ à considérer pour une possible définition de la francophonie. Cependant, il faut rappeler que dans tout ébat, dans une relation où les contingences de l'histoire surgissent sans être appelées, l’amour ne sera que conflictuel. La francophonie porte en son sein ses propres contradictions, ses propres ambiguïtés idéologiques et linguistiques. Elle n'est même pas à redéfinir puisque elle n'a jamais été définie.

À la lumière de cette réplique sonyenne, il ressort qu'il s'agit d'un débat sur le postcolonialisme et de l'épineux dialogue entre les cultures. Ce débat s'articule autour de trois rhétoriques distinctes : la langue de Molière, la Francophonie et la littérature dite d'expression française ou francophone.

Sans inculper les intentions de Sony Labou Tansi dont l'œuvre a fait preuve de partialité indéniable envers la femme, indexer ces dernières sous le collectif des hommes n'est qu'une injustice sociale et langagière qui véhicule un archaïsme linguistique des plus ségrégationnistes. N'est-il pas temps que cette langue de Molière se pense en terme de parité, de modernité et dépasse ses tournures de genre qui ne font honneur ni à Molière ni aux huissiers de l'Académie française? Saura-t-elle un jour surpasser ses antagonismes entre tutelle et mutuelle, et reconnaître que l'essentiel n'est pas dans ce que la langue française pourra offrir mais dans ce que d'autres "Molière" ou mots-lierres venant des quatre vents du monde pourraient lui apporter ?

Ces interrogations sont en soi pressantes et appellent des réponses qui présupposent une concertation ouverte pour négocier la place de la langue française dans un univers qui se créolise, se verticalise et s'anglicise. Un univers qui "se serre" et se "resserre". Le constat est amer : la langue française est libre ailleurs mais prisonnière chez elle. Le verdict : ce n'est plus le monde qui a besoin de cette langue mais c'est la langue française qui a besoin du monde.

Des hommes qui font l'amour avec la langue de Molière c'est gratifiant, mais il faut être deux pour que tout amour se concrétise. Le machisme grammatical ne peut faire mieux que d'accoler un substantif féminin à un substantif masculin pour signifier la femelle en manque de tutorat ! Phénomène d'accord en désaccord battant pavillon français. Mais qu'en est-il des femmes qui font l'amour avec la langue de Molière ?

La littérature comme la langue française ne peuvent être ce qu'elles sont aujourd'hui sans l'apport de la diversité linguistique et culturelle. Peu importe le nationalisme ou la pseudo-exception française, le métissage dans toutes ses acceptions est en train de recréer l'humanité. C'est en ces termes que nous interpelle la nouvelle La langue de Molière sauce chien de Suzanne Dracius.

Dans une langue accessible et qui se veut porte-voix de la périphérie, l'auteure ouvre sa nouvelle par une mise en scène didactique alternant énoncé et énonciation desquels se révèlent le dit et le non dit. Plusieurs voix jalonnent ce texte et se succèdent comme s'il y avait un temps de parole à partager mais aussi comme si la parole était un acte culturel qu'il faut situer dans son aire linguistique. Le texte s'étire entre deux interrogations : la première l'ouvre et la dernière le clôt. Mais par ce “Qu’est-ce qu’elle dit, la prof?" s'annonce une quête du sens et une mise en scène d'instances narratives jonchées d'interrogations et de perspectives configurant l'apport de la créolité, de l'africanité et bien d'autres "ité" à cette langue dite de l'universel.

Entre la langue de Molière et celle de Césaire, Suzanne Dracius semble cultiver avec virtuosité l'allusion et le raccourci. Mais "quel est le sens de serrer ?" Dérision ? Plutôt non. Allusion au métissage des langues qui deviennent une propriété universelle dotée d'un statut qui dépasse tout nationalisme linguistique réductif.

Le référent commun dont l'initiale est bien assumée par le protagoniste féminin de Suzanne Dracius reste, dans cette nouvelle comme dans bien d'autres œuvres de l'auteure, la récurrence symptomatique du signe "L" alias "Elle" comme Léandra. La proxémie est pourtant vaste : Langue, Lettre ou Lieu en capitales. Mais au delà du "L", symbole du féminin, une autre association fort résonnante nous conduit à «une autre» "L" comme "Littérature au féminin". Mme Suicard croit fermement au pouvoir de la littérature : "Elle espère en tirer quelque chose, de sa première L. Ils sont en première L, quand même ! Le L, il veut dire Littérature ! ". De toutes les réponses possibles, celle qui semble donner un sens à l'universalité vient donc d'elle (d'L), étiquetée, paquetée langue de Césaire [1] : "Kité mwen séré bagay mwen".

Comme dans d'autres nouvelles de Suzanne Dracius, on décèle dans “La langue de Molière sauce chien" l'ombre d'esquisses autobiographiques qui rappellent l'étudiante et l'enseignante qu'elle était. Léandra, l'Antillaise venant d'un "rocher microscopique et volcanique", se trouve prise dans une salle de classe de banlieue parisienne où se côtoient d'autres noms à référents ethniques et linguistiques. Lieu de rencontre et de partage, la salle de classe devient le théâtre d'un exercice de style aux écarts multiples et qui se prête à bien des interprétations. Tout un monde qui regarde et se regarde : "Momo-- Mohammed, pas Maurice", les "petites Gauloises et tous les petits Gaulois" et même l'autre catégorie hors-série qui fait état "DE CES condisciples français « de souche » -- et non de branchage ou de frondaisons frondeuses étiquetées frauduleuses de clandestins « pas en règle » --, quelques spécimens Blancs de chez Blanc et même petit-bourgeois en diable". Il en ressort, de ces regards croisés, un débat chargé de contradictions et d'incompréhensions mais aussi éclairé de réverbérations qui viennent d'horizons ayant été acculturés ou "dénigrés".

Forte d'une culture à métissage multiple, Suzanne Dracius, dans "La langue de Molière sauce chien", semble corroborer une rébellion littéraire opérant de la périphérie vers le large. Son texte se veut littéraire mais aussi pamphlétaire à virulence discontinue comme si elle voulait accorder des haltes afin que le lecteur prenne le temps de mettre en perspective ces intrus-de-mots ou ces mots-lierres à la sauce chien.

Le protagoniste est une image double d'une France qui baigne dans une littérature à référence franco-française voilée par une tartufferie dont Molière est innocent. « Suicard » est un nom qui se lit de gauche à droite comme de droite à gauche. La prof incarne à la fois Mme Suicard et Léandra: "Ce n'est plus un cours, ou alors il est réciproque, à double sens, la prof finalement en apprend autant que l'élève." Le double est un des thèmes dominants dans l'œuvre de Suzanne Dracius. On mentionnera à ce sujet Léona et Lusinia dans Rue Monte au Ciel (2003) ou Rehvana et Mathildana dans L'Autre qui danse. Tout un jeu de miroitements où la comparaison fait les yeux doux à la métaphore et vice-versa.

La prof est aussi dans "La langue de Molière sauce chien" une image de marque : "«Loréale », qu'on la surnomme. Pourquoi ? « Parce qu'elle le vaut bien »". Elle représente un conformisme littéraire qui rend compte d'un conflit entre la modernité et la tradition "La consommation et la sommation d’apprendre'' [2] et où l'approche dogmatique à laquelle est soumise la langue française ne laisse plus de marges d'action qui participent à sa promotion dans un monde-diversité : "Grande, sublime, digne, mais hagarde. Se demande en cet instant précis ce qu'elle fiche là, forte de son agrégation de Lettres dites Classiques dans cette modernité hurlante comme une planète inconnue, étonnante, hostile, qui sait ?" En face de la prof, une Léandra à cheval entre son créole et son français : " -- C'est la même chose en créole. On dit ça en Martinique." L'apparentement du créole avec le français peut être interprété comme un fonctionnement pluriel de la mémoire. Le créole est la marque indélébile d'un choc brutal qui témoignera pour l'éternité de ce moment de l'Histoire où les mots naissaient de la douleur. Née d'une négation, Léandra tente l'affirmation d'un idéal de tolérance : être d'une langue et de toutes les autres langues : "Personne, sauf Léandra, ne devine où veut en venir la prof [...] « Quel sens peut bien avoir serrer ? » Il n'y a que Léandra qui puisse s'assumer dans ses deux langues : " Ranger, m'dame, ça veut dire ranger, mettre en lieu sûr, mettre à l'abri." Il y a dans ce texte une sorte d'appel à dénationaliser la langue française afin de créer un monde ouvert à la polysémie des espaces.

De l'ère de Molière à l'aire de Baudelaire et son éloge poétique "à une Dame créole". Erreur de destinataire ! De ce poème écrit par l’auteur de « Les fleurs du mal » se dégage une usurpation qui équivaut à une dépossession d’un référent identitaire. « Créole » est un terme qui se définit des deux bouts de l’Histoire: " personne de race blanche née et élevée aux colonies". Rappel à l’ordre, le maître a tort : "... au XIX ème siècle, les Noirs et « personnes de couleur» des Antilles ont été dépossédés de l'appellation de créoles qu'ils avaient jusque-là [...] il n'est donc pas étonnant que créole désigne les personnes élevées aux Antilles, quelle que soit leur couleur. "

La langue de Molière sauce chien se présente comme un texte qui adhère à des revendications formulées ces dernières années par des écrivains des Caraïbes et d’Afrique. Raphael Confiant en particulier, ne souhaitait que la prise en compte d’une métamorphose des réalités linguistiques et culturelles du XXIe siècle dans la société française et dans tous les espaces où la langue française a une présence: «La francophonie doit tourner le dos à cette globalisation, et tout en promotionnant le français, déployer les mêmes efforts en faveur du créole, du wolof, du bambara, du kikongo, du berbère, de l’arabe, du tahitien ou des langues canaques.» [3]

Point d’exil dans l’univers de Suzanne Dracius. Dans son œuvre, le créole et le français cohabitent en toute harmonie. Elle puise dans l’un comme dans l’autre en assumant pleinement sa diglossie. Toutefois, un éloge implicite du créole se dégage de sa nouvelle: " En attendant, la langue de Molière sauce chien, pimentée de saveurs créoles, voilà qui lui donnerait du punch ! Bien plus savoureuse que la langue de bœuf sauce cribiche servie l'autre jour à la cantine." Cette diglossie s’avère l’issue par laquelle se réalise une intégration au sens large du mot. Intégration dans un monde où tout est grandeur. Toute âme sur cette terre a sa grandeur et nul n’a le monopole de cette folie. L’humanité se trouve à un tournant de l’histoire où les frontières virtuelles sont ouvertes et les langues redécouvertes. Que reste-t-il au français et où va la « francophonie » ?

Notes

[1] « Clin d’œil, car Césaire n’écrivit pas en créole, pas plus que Saint-John Perse, mais leur écriture est pétrie de l’oralité créole » Dracius, entretien, mars 2009. Retour

[2] Dracius, entretien, mars 2009. Retour

[3] (2001). Raphaël CONFIANT. Créolité et francophonie: un éloge de la diversalité. http://www.potomitan.info/articles/diversalite.htm Retour