La parole poétique de Munier ou l'épiphanie du rien

Lire Roger Munier

"Je ne sais pas qui je suis". Avec ce propos lapidaire, Roger Munier fait éclater l’horizon étroit des dénominations sous lesquelles on a voulu le ranger: philosophe, traducteur, mystique, poète. Poète, certes, il ne l’est pas, qui déclare à Claire Paulhan [1] :

je ne suis pas un écrivain, je ne suis pas un homme de lettres. La poésie m’importe énormément, mais je ne suis pas un poète: ce que je fais n’est pas dénué de poésie et pourtant ce n’est pas de la poésie. Ma formation est philosophique mais je ne suis pas un philosophe.

La quête de Munier n’est pas poétique. La sienne est la recherche d’une parole à mi-chemin. Cette parole, appelée «poétique» pour la distinguer de la poésie, terme qui garde trop de connotations de genre, aspire à la fusion entre lyrisme et pensée: "J’ai toujours ambitionné d’atteindre au point de rencontre entre philosophie et poésie, en quête d’une saisie qui conjugue leurs mouvements séparés" [2].

Tout se résume à traiter poétiquement le concept. Il y a dans le concept un souci de clarté et d’ordre qui prévient la poésie d’être une simple effusion sentimentale, ce qui n’est pas sans séduire Munier. Séduction il y a, mais contrebalancée par l’existence d’un obstacle infranchissable parce que venant de la nature même du concept, lequel reste toujours devant ce dont il est concept. Que serait donc la parole poétique? Celle qui fait place, dans la sobriété propre de la pensée nue, à la célébration, à l’adhésion.

La définition est d’autant plus audacieuse qu’elle affiche une rupture avec la poésie, ainsi qu’un éloignement du discours philosophique. Ces ruptures, aujourd’hui consommées, Munier les avait pressenties, sinon favorisées dès 1959. La date est importante. Au moment où il faisait irruption sur la scène intellectuelle française avec la traduction de la Lettre sur l’Humanisme de Heidegger, son ami et son maître, Munier écrivait dans ses Brefs prolégomènes à une poétique future [3] :

Au commencement était la poésie : les cosmogonies, Homère. Mais elle n’était pas encore nommée. La « poésie » n’apparaît que lorsque la philosophie et la science elles-mêmes se constituent, c'est-à-dire lorsque l’unité originelle du dire s’est fragmentée.

L’œuvre à venir est préfigurée dans l’idée que poésie et philosophie ne s’accomplissent pas l’une sans l’autre, mais l’une par l’autre, en se dépassant, en se renonçant en tant que formes éclatées du dire originel. Retrouver ce dire exige de quitter la poésie ornementale dont Mallarmé est, selon Munier, le chef de file.

Pour qu’il y ait parole poétique, il faut également que la poésie réponde à l’appel [4] du monde, exigence incontournable liée à la possibilité de l’annihilation ou de l’oubli du moi. Craignant que le réel ne soit englouti par la pensée, qu’il ne cède la place à une représentation par la pensée, Munier n’a pas hésité à préconiser la fusion:

Ici ma pensée se fond avec les choses, passe par ce qu’elles signifient absolument. Elle est ce bruit toujours recommencé de la mer qu’elle ne cherche plus à définir, à qualifier du dehors, mais avec lequel, en tant que pensée, elle coïncide simplement. [5].

Le "sentiment d’être absorbé, immergé dans le flux" [6] qui accompagnait la dissolution de la pensée dans les choses, date cependant d’une époque révolue, comme Munier ne manque pas de souligner:

Se perdre dans le flux n’était que fusion aveugle. Il me semble à présent préférable de laisser le monde dans sa distance et d’être, dans la mienne, à son écoute. De tenter d’éprouver en quoi cette distance peut parler [7].

Être à l’écoute de l’injonction venant du monde semble toutefois la condition et l’exigence de l’écriture:

Je suis tenu de constater que cette réponse à l’appel, si différente qu’elle soit selon chacun, est la règle première, la règle d’or de l’écriture. Que ce qu’en écrivant nous poursuivons n’est pas le seul énoncé de la chose, mais bien de la chose sous l’appel. Et finalement de la chose même comme appel, dans sa dimension désirante-muette. Car que se produit-il alors? L’appel la fait surgir selon une dimension qui n’est pas celle de l’habitude. Et que peut être cette dimension, sinon en dernière, en originelle instance, celle de son propre apparaître oublié? [8].

Dans et par l’écriture qui invente un langage neuf, un langage qui reste près des choses, le monde advient dans son impénétrable mystère Ce n’est pas au philosophe, Munier le comprend très tôt, que doit être confiée la tâche d’approcher de la dimension d’inconnu. Comment pourrait-il accueillir la part d’invisible, hanté qu’il est par le phénomène au sens étymologique du terme, sens que Heidegger ne cesse de rappeler? Et comment le philosophe admettrait-il que le monde appelle mais ne se laisse pas penser ? «Penser» ignore le complément d’objet; il se conjugue à la forme pronominale: C’est parce que le monde de soi se pense qu’il a fait la pensée. Il l’a faite pour que nous pensions – non pour être pensée [9].

Entre le jeune phénoménologue gagné à la cause de Heidegger et le vieux poète attentif comme Pessoa, Guillevic, Ponge, Juarroz, Jaccottet et bien d’autres encore au dehors muet et clos mais secrètement expressif, l’abîme est grand, qui relève d’une fidélité sans failles. Munier est l’homme d’une seule foi. Sentant très tôt l’appel du monde, il n’a cessé de le faire résonner dans une parole où le sensible se montre en se dérobant. Comment rencontrer sa voix, une voix qui n’est ni tout à fait celle du penseur qui se tient à l’écart de l’agitation philosophique, ni uniquement celle du poète pour qui la poésie n’a pas de lieu prescriptible? Le pari pour une lecture philosophique est d’avance perdant, comme le démontre le beau travail de Chantal Colomb Roger Munier et la « topologie de l’être ». La voie littéraire ne mène pas très loin non plus, les connaissances en matière de poésie venant échouer comme des épaves devant l’immense plage déserte de cette affirmation:

La poésie n’est pas un genre. Le poème n’est son lieu que par convention, où elle s’avoue et souvent bien imprudemment se déclare. La poésie, pour moi, n’a pas de lieu prescriptible. Elle se lève ou peut se lever partout où il y a dire, en est l’imprévisible élan. D’autant plus poésie que moins elle se déclare et dit: c’est moi. Elle est l’âme de la prose, l’humus profond qui la sustente, lui donne son rythme, ses couleurs, ses images [10].

Aborder l'oeuvre de Munier dépend moins de l’élection de la méthode d’approche que de la capacité d’accueil. L’acte de lire, comme celui d’écrire, n’est que tentative de répondre à l’appel. L'oeuvre ne se contente pas d’être à l’écoute du monde; elle agit comme lui. La comparaison n’est pas arbitraire; elle souligne le devoir du lecteur devant la sollicitation pressante de la parole poétique. Est lecteur celui qui se met à l’écoute, selon Jean-Luc Nancy :

Le sujet de l’écoute ou le sujet à l’écoute n’est pas un sujet phénoménologique, c’est-à-dire qu’il n’est pas un sujet philosophique et, qu’en définitive, il n’est peut-être aucun sujet sauf à être le lieu de la résonance, de sa tension et de son rebond infinis [11].

Être à l’écoute c’est être disposé à l’entame du sens et donc à une entaille car "il n’y a de « sujet » (ce qui toujours veut dire « sujet d’un sens ») que résonnant, répondant à une lancée, à un appel, à une convocation de sens" [12].

L’œuvre de Munier nous veut attentifs à quelque chose de primordial qu’elle fait vibrer silencieusement. Silencieusement, mais éloquemment, à en croire Pascal Quiganrd, pour qui "toute œuvre écrite, vraiment écrite, est un silence qui parle" [13]. Pour sa part, Maurice Blanchot définit l’écriture et la lecture comme des offices de silence:

un écrivain est celui qui impose silence à cette parole infinie qui évide le monde autour de nous, et une oeuvre littéraire est, pour celui qui sait y pénétrer, un riche séjour de silence, une défense ferme et une haute muraille contre cette immensité parlante qui s’adresse à nous en nous détournant de nous [14].

Lire Munier c’est s’exposer au silence et consentir à la privation: "Ce que je tente de dire, vous ne pouvez l’entendre qu’en entrant avec moi dans la zone d’ombre" [15]. Cet imposant avertissement qui ferme Opus Incertum nous enjoint d’aller obscurément vers la parole poétique.

La zone d’ombre

Pénétrer dans la zone d’ombre, c’est s’exposer à la venue du monde. "Le monde est de nuit, écrit Munier, et la vérité autant que de lumière est d’ombre" [16]. «Lumière» est un terme négatif lié à la déperdition des choses. Il pointe leur manque d’être, lorsqu’il leur arrive de subir son éclairage. "Le monde est de nuit". Rien à interpréter. La proposition exige le sens littéral. En brisant la dérive herméneutique, elle nous contraint d’affronter la condition nocturne de ce qui nous entoure. Que le monde ait besoin de la nuit pour être, ne va pas sans nous heurter. Et pourtant, sous la lumière, les choses s’estompent, perdent leur substance et deviennent autres: "Sous la trop vive lumière, la chose n’est pas la chose, n’est que la lumière, embrasée" [17], avoue-t-il dans Nada. Ce pouvoir qu’à la lumière de priver le monde de son être, de le transfigurer, elle le partage avec la pensée. Leur éclosion entraîne l’éclipse du visible. La lumière comme la pensée offusquent. Il ne leur est pas donné de révéler, mais de se révéler. La leur est la propriété des signes, et les signes ne renvoient qu’à eux-mêmes.

Nous ne pénétrons dans la zone d’ombre que dévêtus de la lumière du savoir. Nombreux sont les fragments que Munier consacre à démasquer ses prestiges. Sans prétendre à l’exhaustivité, mais en évitant toutefois la simplification hâtive, il me semble que ces «aphorismes» présentent deux variantes, soit qu’ils pointent l’ignorance où sont les choses, soit qu’ils disent l’impuissance de notre regard. Voici un exemple de la première catégorie:

La pomme boursouflée, véreuse, ne sait pas qu’elle est boursouflée, véreuse.
La pomme ne sait pas qu’elle est pomme. Hors nous, rien ne sait. C’est par là que là tout est. Pleinement. Seulement. Savoir et être s’excluent comme feu et eau [18].

Ici, la pomme; là, la goutte d’eau; ailleurs, la rose, comme s’il fallait dire dans un éternel ressassement que les choses méconnaissent leurs propriétés et que par là même existent, en dépit de nous, malgré nous, hors de nous. Le Visiteur qui jamais ne vient proclame: "Le chant du monde: insectes vibrants, oiseaux, vents, silence habité des nuits, absolument m’ignore. Tenter de l’entendre comme ce qui m’ignore" [19].

Altier dans son retrait, le monde, le Seul l’appelle le poète pour dire son caractère unique et sa farouche solitude, ne se laisse pas appréhender: "L’énigme est que l’arbre soit arbre, en dehors de ma pensée. C’est qu’il dise comme arbre et ne dise que comme arbre ce qu’il est comme arbre" [20]. L’arbre, comme la fleur, le fruit ou le caillou invitent à ne rien dire, à ne rien comprendre. Telle est la leçon de Seul:

Ne cherche pas à comprendre. Accueille. Tout est donné dans l’instant subit. Qui ne se rattache à rien, ne prélude à rien, ne justifie rien [21].

L’accueil a partie liée avec le non-savoir. D’inspiration mystique, le thème dépasse le cadre étroit de la simple extinction de la puissance intellectuelle préconisée par la spiritualité rhénane et la pensée bouddhiste, dont Munier avoue pourtant se sentir proche. Lorsque les yeux de l’intelligence se ferment et la nuit enténèbre la raison, les choses sont rendues à leur solitude et retrouvent leur raideur. Elles sont raides, les choses, qui s’insurgent contre nos réductions et résistent aux plis qu’on voudrait leur faire prendre. L’intelligence, la raison et la pensée se taisent pour faire place à un savoir autre? Ici les voies du mystique et du poète se séparent. Nulle révélation n’est promise à celui qui s’installe dans le manque. "Dieu ne sait pas", écrit Munier. Irrémédiablement seuls, subissant la double ignorance du monde et du divin, nous, les ignorés, serions les seuls à savoir? écoutons Le Visiteur qui jamais ne vient: "Le bois ne sait pas qu’il est violon. L’homme sait qu’il est homme, mais ne se sait pas le sachant. L’homme est homme comme le bois est violon" [22]. Tout notre savoir paraît ici contenu dans un mince «comme»; ailleurs, il est suspendu à un simple démonstratif qui ne pointe nulle part: "L’homme n’est pas grand parce qu’il est homme. Il est grand par ce qui le fait homme et dont il ne sait rien" [23].

Dans le fragment, le «ce» en italique attire l’attention. Il semble contenir le mystère de cette chose indéfinissable qu’est l’homme. A le considérer de près, on est saisi d’une sorte de vertige à l’idée que, perdus dans un cosmos indifférent, face à une Transcendance qui se dérobe, nous tenions tout entiers dans une particule qui pointe un déchirement. Le «ce» dont il est question ne signale-t-il pas ce qui reste de la mutilation du «parce que» qui le précède? Si l’hypothèse est bonne, «ce» indiquerait le dépassement de la tentative de fixer par la pensée notre énigme. Le non-savoir serait alors épreuve transformatrice qui invite à reconsidérer la présence du négatif en nous comme une ouverture au «transhumain», terme élucidé dans le passage de Sauf-conduit que voici:

En me permettant un jeu de mots qui n’en est pas absolument un, si «humain», «homme» viennent de «humus», terre, je dirai que nous sommes appelés au sein même de l’humain, à une sorte de transhumance, qui nous hèle en permanence, dans l’ici et le maintenant hors de l’ici et du maintenant [24].

"L’essence de l’homme n’est rien d’humain", disait Heidegger. Peut-être est-elle inhumaine dans toute l’ambiguïté du terme, comme le proclame Lyotard dans L’Inhumain. Dans l’œuvre de Munier, l’accent est mis sur le fait que l’homme n’est pas ce qu’il est. Être de néant, hanté par le néant, et porté par tous les extrêmes qui l’habitent, avec sans doute un penchant marqué pour le monstrueux, l’homme passe infiniment l’homme. Munier affirme: "L’homme n’est pas ce qu’il est ou sera. Et si un jour il l’est, il aura cessé d’être un homme" [25].

La parole poétique approche l’homme comme il faudrait approcher Dieu. Dieu est mort [26], ou plutôt une certaine idée de Dieu qui n’était qu’à notre image. De nouveau absent du monde, Il est Absence, l’Absence pure. Le moment semble venu d’éprouver son silence et de rompre l’ancienne alliance. Le Dieu reculé dans son sublime abandon, mais Dieu enfin, nous met en face de son mutisme. Face à face poignant, sinon tragique, mais où Dieu est de plus en plus Dieu et l’homme inconsolé de plus en plus homme. Être ouvert à l’absence et au silence est l’épreuve qui manque à l’homme pour atteindre sa pleine humanité. "Il reste à l’homme, écrit Munier, de devenir homme selon Dieu comme Dieu" [27].

Si l’homme a quelque avenir, il est à l’encontre de toute approche anthropomorphique du divin. Il ne s’agit pas de combler un manque en ramenant l’Absent à nous, mais d’assumer notre essence déiforme. Dieu est mort entraînant avec lui l’homme qui n’était qu’homme parce qu’enfermé dans sa finitude. Puisque nous sommes convoqués sourdement vers autre chose que nous-mêmes, il faut commencer par briser ce qui nous condamne à être nous-mêmes. Munier l’appelle la clôture:

Si l’homme a un avenir, c’est de sortir de sa clôture vers le dehors et vers la nuit. De se risquer, non dans le dépassement du surhomme, mais comme à rebours de son essence, dans la profondeur oubliée d’Adam [28].

L’extase

L’on sort de sa clôture grâce au mouvement désigné par «extase». Le terme figure depuis toujours dans le vocabulaire de l’écrivain, mais ne constitue pas un thème à part entière qu’à partir de L’Extase nue. Portant la date de décembre 1998, ce texte tardif invite à relire la réponse donnée à Bernard Noël lorsque celui-ci, en mars 1972, avait interrogé Munier sur l’expérience [29]. L’écrivain précise que celle-ci ne dépend pas de la nature des objets: "J’ai évoqué la tasse. Je pourrais parler aussi bien d’un meuble familier, de l’armoire, de la table ou d’une simple chaise" [30].

Pour que l’expérience soit possible, il faut que le sujet cesse de donner un sens. Le sens réduit ce qui nous entoure à ce qu’il est pour nous. Aussi la tasse ne pourra-t-elle être le lieu de l’expérience que débarrassée de toute utilité et de toute finalité: "La tasse est là pour qu’on y verse le café, selon l’usage. A moins que… A moins que la tasse soudain n’apparaisse dans sa forme fragile, une fois surtout qu’on a terminé le café et que, vide à nouveau, elle repose dans sa soucoupe" [31].

Pour que l’expérience ait lieu et produise ce ravissement vide sans lequel il n’y a pas d’extase, il faut un acte d’attention. «Attention» vient de ad tendere: tendre vers. Elle suppose l’attitude à suspendre la représentation pour qu’une relation neuve s’instaure entre le sujet et la chose. Munier écrit dans La Dimension d’inconnu:

Il n’y a proprement d’objet que pour la représentation. L’acte d’attention est tout autre: il met en présence. Isolant un aspect ou un moment du monde à l’exclusion du reste, il concentre sur un seul point: ici la rose. Le reste a disparu. Le monde alentour s’est effacé. Premier détachement: je ne suis présent qu’à la rose [32].

Vient ensuite le moment de la perte proprement dite, décrit comme suit:

l’attention qui met en présence en détachant du reste, fait beaucoup plus que simplement donner à contempler la rose-là. Il semble que peu à peu je me perde en elle qui surgit, qui est seule de tout le reste à surgir [33].

Dans les récits d’extase, le troisième moment correspond à la communication ou communion. Elle a lieu lorsque les termes mis en rapport perdent leurs limites et leurs contours, de sorte qu’il n’y a plus dès lors ni sujet, ni chose. Rien de tel chez Munier. L’attention mène à ces bords incertains où la rose et le moi sont près de se défaire. La borne ne sera pas franchie et l’union ne se produira pas. L’attention se dissout faisant jaillir la «tension», terme qui exprime l’ouverture à un espace de perte et de dépossession où le sujet est sans la chose, définitivement retirée en elle-même. Écoutons Munier: "L’attention qui faisait se lever le visible, qui lui donne divinement de se lever, nous en détache, peut-être aussi divinement" [34] . «Divinement» signifie à la manière d’un Dieu absent dans un lancinant retrait. Ainsi est-il l’homme qui est plus qu’homme parce que dépossédé de lui-même et éloigné de ce qui l’a excentré, dilué et en quelque manière aboli. Dans l’exemple cité, la rose.

Loin de l’expérience contemplative des spirituels et de l’expérience intérieure de Bataille, celle de Munier reste sur le seuil: "L’écriture, affirme-t-il, ne peut guère, comme écriture et pour qui s’abandonne à son flux – déjà bien mystérieux – que conduire à un seuil" [35]. Cette précaution serait-elle liée au fait qu’il ne nous est pas donné de faire venir le réel? Munier rappelle certes qu’il n’est pas en notre pouvoir de convoquer le réel à volonté ou de nous rendre à son évidence quand bon nous semble. Moins sans doute pour frapper notre volonté d’impuissance que pour battre en brèche l’alternative qu’épuise l’Occident. Plus que jamais notre époque paraît aujourd’hui osciller entre une saisie du sensible par la pensée et la solution proposée par la «mystique sauvage», selon l’expression de Michel Hulin. Aussi différentes soient-elles, elles partagent l’oubli de la dimension d’inconnu. La mystique sauvage dépouille certes de la subjectivité avide d’intervenir dans l’ordre du monde, mais elle recule devant le vide qu’elle devrait faire advenir. Aussi se perd-elle dans l’autre. Non pour en préserver la radicale altérité, mais bien au contraire pour la plier au même. Nous sommes ainsi exposés à tous les fanatismes et à tous les excès: excès de la pensée qui, au lieu de sauvegarder l’étrange et pourtant certaine énigme de l’être, la récuse au nom de la science, et excès aussi du nouveau discours du monde véhiculée par l’image, dont le contenu s’impose à notre vie subjective et nous chasse de nous-mêmes. Dans Contre l’image, Munier interroge: "Est-ce l’avenir que cette dépossession, cette pure passion de l’âme aliénée, peu à peu réduite, dans son essence à cet imaginaire objectif, impersonnel et fascinant?" [36].

Munier cherche à évincer les assises de notre présent pour qu’éclate enfin le mystère étouffé par la pensée et le discours aliénant de l’image. En avouant que l’être n’est pas sans le rien, ni le rien sans l’être, il dépasse l’aporie qui veut que la pensée s’exerce sur ce qui est. Face à la domination de l’image suite à cette saisie du réel qui ne tient pas compte de la distance entre le sujet et l’objet que nous avons appelée faute de mieux mystique sauvage, Munier propose le détachement. Dans l’extase telle qu’il la conçoit, on est dans les choses et non dans une représentation des choses. On est dans, au plus près, tandis que la séparation se creuse. La préposition «dans» enferme un paradoxe que l’écrivain ne manque pas de souligner: "On est dans, mais sans être avec. Tel est le dans" [37]. Sans être avec, parce que le sensible nous tient à distance. Ne me touche pas est la seule parole audible qu’il profère. La parole poétique la module, l’extase qu’elle est rendant le monde à son mutisme, à son pur dehors:

L’extase nue ne va qu’à l’absence. Elle est sans répondant. Pure ouverture à une béance qu’elle n’interroge pas. Si elle se tient bien à l’absence comme absence, sans lui donner de nom, elle est vraiment l’extase nue. Extase par ce qui la soustrait à la prégnance du monde. Nue, par le fait qu’elle n’est jamais qu’ouverture et pur suspens, sans issue qui l’apaise. [38]

Cette double Absence laisse le sujet en marge de lui-même et du monde, le contraignant à rester sur le seuil, au bord du néant. Le néant, selon Munier est un «espace sans espace, un lieu sans lieu, inconcevable, mais ressenti obscurément comme parallèle à notre espace et à nos lieux» [39]. Dans ce lieu indéterminé, se lève un envers inconnu qui n'est pas de l'ordre de l'apparence qui nous entoure et qui change notre perception du monde. La Dimension d’inconnu en parle en ces termes:

La perte de la présence est terrible: c’est la fin pour nous déchirante de l’être manifeste. Mais peut-être autre chose se produit-il dans cette perte? On peut penser que, par la mort, on passe au monde sans la présence, sans nulle présence, à la dimension pure du rien qui hantait la présence au sein d’il y a [40].

Le poète se met à l’écoute du sensible dans cette région où la vie avoisine la mort. Un voile s'étend alors sur le paysage familier. Les choses sûres qui en composaient le décor, il s'avère qu'elles n'ont plus rien de sûr, qu'elles ne sont que très faiblement ici, et même, en rigueur, ne furent jamais ici. Où se déploie réellement le monde? Tout commence là, répète inlassablement le poète. Ce qui est autour de nous, visible, palpable, en un mot présent, d'une présence sourde ou lumineuse, n’est pas ici, mais là. De l’évidence qui nous entoure, riche, diaprée, incontestable, se lève une absence. Le vent, la feuille ou la rose restent le vent, la feuille et la rose, mais sont plus que le vent, la feuille et la rose. Que sont-ils? Rien qu’eux-mêmes et autres qu’eux-mêmes, la disjonction étant l’extase proprement dite.

L’inconnu

Qu’est-ce que je ne vois pas dans ce que je vois? La question parcourt l’œuvre de Munier, tout comme la certitude qu’autre chose se passe dans ce qui se passe et qu’une autre vie, probablement la vie, double celle que nous vivons. Que ce que l’on ne connaît pas nous façonne autant que ce que l’on connaît, tient presque de l’évidence. Bien plus étrange, et par là même bien plus déroutante semble par contre l’impossibilité d’une approche de l’inconnu par des voies qui nous sont familières, parce que faisant partie de notre culture ou de nos habitudes de pensée. C’est contre cet héritage que Munier s’insurge. L’inconnu dont il est question dans sa poésie fuit la transcendance. Il est sans ailleurs, sans dehors et sans au-delà. Il se maintient près du «dans» qui l’habite et au sein duquel il établit sa demeure. L’invisible et l’inconnu s’enracinent dans le visible et le connu sans pouvoir s’en dépendre. Écrire apparaît alors comme le véhicule, sinon même comme le moyen de rejoindre, à la faveur des mots, la dimension du «dans». Des termes tels que «cela» la pointent, qui disent sa lointaine proximité, son être là. De ce lieu où tout commence, l’homme s’éloigne incessamment:

Bien plus encore que sa «chambre», l’homme fuit le là. Tout lui est bon – distractions, voyages – pour ne pas se sentir là. Là pourtant est le seul lieu, de vérité, de poésie, d’horreur, où tout peut commencer.
Mais l’homme ne veut que poursuivre, sans jamais commencer [41].

Parole de pur commencement, l’écriture célèbre l’être là de l’invisible. Elle célèbre ce qui se détourne de nous dans le visible, non sans rejeter la question du sens. Dans le paysage de Munier, tout ce qui existe le fait d’abord pour lui-même. Aussi le mystère n’est-il pas à chercher hors des limites du monde: "Le mystère de ce qui existe prend la forme de ce qui existe. Il est pierre et feuille et arbre et ruisseau. Il n’est justement ce mystère que parce qu’il prend la forme de ce qui existe" [42]

Comme le réel, le mystère relève du «là», terme qui n’évoque ni l’en face ni le lointain, mais cette manière qu’ont les choses de se dérober en apparaissant: "Tu n’es jamais là toute, quand tu es là. Comme si, enveloppée de toi, tu reculais en toi, dans ta présence-là. Comme si tu te voilais de toi" [43]. «Là» évoque la région de la manifestation autant que de l’absence, car tout ce qui apparaît le fait sous un voile. Le monde est voile non d’un autre monde mais de lui-même. Les choses en se donnant à nous, en s’offrant à la contemplation, se recueillent et entrent dans l’invisible. Apparaissant, le monde atteste la suprématie de la nuit, du vide et du rien qu’il est. Le rien n’est pas l’autre face de l’être, mais son versant occulte et occulté. Dans La Dimension d’inconnu, Munier écrit: "Je dirai que le rien est finalement, ou d’abord, ce qui fait que le monde est monde. J’entends ici par monde, n’ayant guère non plus d’autre mot, tout ce qu’il y a" [44].

La parole poétique a comme mission d’annoncer ce quelque chose d’incertain. De ce manque, elle part; avec lui, elle vibre, parce que, grâce à lui, les choses sont ce qu’elles sont et rien d’autre. Le rien n’est pas rien; il est l’élément vide sur le fond duquel tout se profile. Nada porte en exergue ces vers de Antonio Porchia: "Nada se dice de esto, de aquello, hasta se dice de todo. Sólo no se dice de nada". Le rien ne se dit pas de rien, attaché qu’il est, selon notre poète, à il y a:

Il n’y a de rien que dans l’unité d’il y a. Le Rien ne se produit pas ailleurs, en quelque non-lieu. Il n’a pas de place en dehors de ce qu’il y a. Il n’y a absolument pas de « place », comme Rien. Il est sans forme, le Sans-forme, qui ne peut prendre forme, tout en ne pouvant pas se passer des formes qu’il s’oppose pour les nier. Il les suscite, mais n’en peut revêtir aucune, puisqu’il est leur négation [45].

Du rien et sa parole

De la première à la dernière œuvre de Munier, le rien poursuit inlassablement sa tâche. Vers lui converge l’éloge de la nuit et du non-savoir, et en lui trouve son aboutissement l’extase du monde et du sujet. L’écriture tend aussi vers cet espace de dissolution. Elle tend à lui et tient de lui, parce que marquée à son sceau. Nous venons de lire que le rien ne se produit pas ailleurs, en quelque non-lieu, mais qu’il s’installe au sein même de l’il y a. Le rapport s’impose aussitôt avec la parole poétique, laquelle a besoin de la poésie, de la philosophie et de la mystique. Si elle ne revêt aucune de leurs formes, c’est parce que, comme le rien, elle est leur négation.

La parole poétique ruine la poésie. C’est pourquoi Munier peut déclarer sans fausse modestie:

Tout se passe comme si j’atteignais le lieu de poésie par des voies qui me rendent les voies de poésie impraticables. Bien plus: comme si ce lieu même était, par les voies de poésie qui pourtant y mènent, rendu pour moi presque méconnaissable [46].

Le lecteur tentera de cerner les enjeux de l’écriture, en demandant: Quelle fonction assignez-vous à la parole poétique? La question a été posée par Chantal Colomb. Apparemment, Munier fait la sourde oreille. Pour toute réponse, il cite ces vers de Rilke: "Mais le mortel, le monstrueux/comment le soutiens-tu, l’acceptes-tu? Je célèbre". Notre curiosité en serait blessé, si Munier n’avait pas ajouté que le poète allemand ne dit pas "je le célèbre", mais "je célèbre". "La louange, conclue-t-il, n’a pas de complément d’objet" [47]. La remarque est de taille. D’autant plus que l’écrivain méconnaît lui-même cette construction. Dans son univers, on l’a vu, «penser» n’est pas transitif et «aimer» ne devrait pas l’être non plus: "On n’aime jamais que quelqu’un ou quelque choses. Pourquoi ne peut-on aimer sans contenu, aimer pour aimer?" [48]. Suit un fragment qui énonce: "Rechercher ce qui n’a pas d’objet, de « complément d’objet »". Il s’agirait d’aimer et de penser dans un détachement total, loin des ruses de la puissance. «Aimer» et «penser» aimantent ce qui tombe sur leur champ d’influence pour que s’accomplisse le paradoxe qui fait de la possession de l’autre la forme de sa dépossession. Mais pourquoi arracher le complément de «célébrer»? Est-ce parce qu’il pointe une appropriation? Célébrer sans plus, c’est se situer en deçà ou au-delà de la pensée et de la poésie. Dégagée de sa finalité, la célébration magnifie la pure louange, l’émerveillement absolu qui s’épuise en lui-même parce qu’il ne saurait fournir de prétexte à l’aventure rationnelle ou poétique. Il ne faut pas oublier que depuis Platon l’étonnement ou thaumazein légitime l’interrogation philosophique du monde et que depuis Orphée son élan module le chant.

L’Orphée de Munier célèbre le monde qui l’entoure, le monde qu’il connaît: "Je ne sais que l’apparence, il est vrai. Mais que peut-on savoir d’autre?" [49] La voix du sage, modification apportée par Munier au mythe, s’élève puissante. Elle avertit: "Prends garde, Orphée¡ L’apparence conjurée, écartée de ton dessein, pourrait prendre sa revanche" [50]. L’Orphée de Munier est une cantate où le personnage du sage assume le contre-chant. La parole poétique tient de cette mélodie qui accompagne en contrepoint le chant principal. Aussi ne peut-elle se dépendre de la poésie. Pour que le visible et l’invisible vibrent ensemble et que la rose épanouie dans l’eau pure du vase transparent soit déjà l’éclosion du vide, l’écriture de Munier a concilié la voix d’Orphée et celle du sage, initialement séparées. Elle les a réunies pour dire dans un même élan la beauté et son usure. Du coup la vue banale, uniforme et balisée de l’habitude subit une secousse et le monde ferme et rugueux du lieu commun sent la morsure de cette trouée. Et si la beauté ne résidait plus dans la perfection, mais dans cette défection qui la double d’une aura événescente? Et si la beauté n’était pas ce qui confirme mais dissout l’apparence [51] en sa fermeté, en sa solidité, et aussi dans son opacité?:

C’est l’image que nous avons du monde qui nous fait dire que le monde est beau. Mais ce qu’il y a sous cette beauté et qui la porte, la beauté de cette beauté, comment l’atteindre? Et sera-ce encore beauté? [52].

Chaque fragment de Munier est une illumination subite. Car de quoi s’agit-il en fait, sinon de susciter par le truchement des mots un mouvement de l’esprit vers la chose comme elle est, d’atteindre à cette nécessité incontournable qui la fait justement ce qu’elle est, sans question, sans pourquoi, ainsi sans plus? Partant de là le dire questionne ce que dérobe cette apparence. L’écriture est célébration de l’ «apparance» et partant célébration pure, sans objet, le rien qu’érode le monde ne pouvant, comme Eurydice, être ramenée de l’Hadès:

Le dire n’a pas lieu dans son résultat, au seul niveau de ce qui est dit. Il se produit ailleurs. Cet ailleurs qui fonde la parole, autant la déborde. Tout dire, comme hommage d’abord à ce qui lui échappe, sacre et consacre ce qui lui échappe et nous échappe. Nous dit nous-mêmes comme les veilleurs de ce qui se dérobe. Déjà, en sa simple texture, en son seul élan de dire dès qu’il s’éveille, est un aveu [53].

Le rien ne se laisse pas dire sur le mode prédicatif. Il est invoqué au vocatif, dans le vide Tu d’une vide invocation. De ce souffle jaillissent nombreux fragments de Munier ainsi que son Exode. Le poète interpelle parce qu’il se sent interpellé par le sourd attrait du rien que nous écoutons tous, mais qu’il est seul à accueillir. Écrire c’est accueillir le pressentiment du vide qui fulgure dans l’instant. «Instant» signifie moment, mais aussi sollicitation pressante qui réclame une écriture brève.

Roger Munier définit l’écriture qu’il pratique comme formulation immédiate. En elle, la parole s’efface et les mots se retirent. La forme brève présente la particularité de ne pas leur donner le temps de l’emporter sur ce qu’ils énoncent, de se tenir au plus près de l’éclosion. L’écrivain prend ainsi ses distances par rapport à une poésie qui serait à elle-même son propre objet et ferait du langage son unique préoccupation. L’écriture doit rester au service de ce qui est à dire et les mots devenir simples, comme il est écrit dans Opus incertum: "Ils tournent avec lenteur et circonspections autour du simple. Alors qu’il faut tenter de le dire au plus vite, en mots neutres et, s’il se peut, qui s’effacent aussitôt" [54].

Formulation immédiate et dire au plus vite: autant d’expressions d’une urgence qui demande concision et rapidité:

Aphorisme, fragment. Rapidement, comme un souffle, dire ce qui est à dire. « Rendre » avec le minimum de moyens [55].

L’écriture en fragments relève de ce que Munier nomme avec bonheur l’ «épiphanie du manque». Ce qui se manifeste en elle, c’est la béance du présent au double sens du terme. En cet instant privilégié, les choses ne sont plus soumises à l’espace et au temps et pénètrent dans la dimension du rien. Le rien qui est leur destin est aussi leur commencement. L’écrivain rappelle que "le nihil est à l’origine du «monde» en son déploiement temporel pour nous, à l’origine de ce qui est pour nous le « monde » où nous oeuvrons, où nous sommes" [56]. Hors de l’espace et du temps, ou si l’on préfère, hors de l’être, les choses s’avèrent en continuité avec la mort. C’est là qu’éclate la différence entre la poésie et la parole poétique. Pour celle-là, la mort est une rupture qu’il faut conjurer avec le chant. La parole poétique est incantatoire; elle exorcise l’être, car c’est en lui et sur lui que le négatif établit son domaine:

L’être qui fonde notre emprise sur le monde est peut-être notre malheur. L’être avec tous ses prestiges: la pensée telle que nous l’entendons, l’art, le flux tumultueux de l’histoire, la technique ambiguë et ses dangers, dans son réseau d’artifices de plus en plus couvrant la terre… L’être qui ne va qu’à ce qui est dans notre vue, qui n’est bien que notre vue et laisse fatalement dans l’ombre la zone inviolée d’où part ou sur laquelle nous prélevons le domaine, pour nous seul praticable, de ce-qui-est [57].

L’écriture de Munier conspire contre l’être. Elle est décharnée, délibérément effacée, tissée de mots pris au plus près de leur acception et ne s’éloignant pas par des détours de langue du sensible d’où émerge l’inconnu. Tout se passe comme si elle tendait à actualiser le rapport originel de la parole et du monde. Aller vers l’origine: telle est la devise de toute la poésie française de la seconde moitié du XX siècle, poésie purifiée des charmes et élégances d’une tradition fondée sur le prestige des figures et des images. Simple répétition, pure reproduction de ce qui est, l’image donne à voir le monde sous l’aspect du même, car elle ne fait que dire l’être à travers ses manifestations. Aussi l’œuvre de Munier obéit-elle au commandement de Yahvé:"«Tu ne feras pas d’images taillées… » - C’est-à-dire tu resteras vaillamment fixé sur l’Absence, affronté au seul Inconnaissable" [58].

Si l’image laisse l’être intact en le multipliant, l’écriture de Munier le traque avec un langage limpide qui veut rejoindre les choses dans une sorte d’antériorité soustraite au temps et à l’espace. Il s’agit de saisir le monde avant qu’il ne soit pris analytiquement par le réseau articulant des mots. De là la furie avec laquelle le poète énonce à l’infinitif, mode qui ne peut dire le temps, ce devoir:

Dénommer les choses les rejoindre en deçà des noms [59]

Chantal Colomb, qui considère l’écriture de Munier « pratique apophatique », rappelle que celle-ci "n’a de fondement que par rapport à la croyance simultanée en l’existence d’un Nom et en son inaccessibilité" [60] . La remarque est de taille, ne serait-ce que parce qu’elle nous enjoint de reconnaître que l’œuvre ne surgit pas pour dire "le seul émerveillement devant la manifestation des phénomènes mais aussi pour persuader le lecteur de la présence cachée d’une déité néante au cœur des choses" [61]. Il m’est d’avis toutefois qu’il y a de la révolte dans l’aspiration d’aller au-delà des noms. La poésie est visée, ou mieux encore, une certaine idée de la poésie qui contraint celle-ci à répéter le geste adamique:

Adam nomme les choses créées, montrant son empire sur elles, mais avouant leur distance. Distance que l’empire affirmé franchira dans la mainmise, mais jamais plus le nom, trop tard venu [62].

Renonçant à nommer, la parole poétique avoue, par contre, la proximité du monde et son impossible maîtrise. Qu’elle célèbre son être là et son hors de nous, a déjà été souligné; qu’elle annonce l’avènement de l’homme qui est plus qu’homme parce que libéré de sa clôture, nous semble indéniable. Être homme selon Dieu comme Dieu implique et exige l’emploi de noms vidés d’eux-mêmes parce que soumis à l’épreuve de l’extase. Lorsque ceux-ci défaillent, les choses sont parce qu’elles sont autres que les mots qui prétendent les capturer. La question se pose alors de savoir de quoi relève le recours à la tautologie. Tout semble indiquer que, pour Munier, il s’agit de maintenir la perception du phénomène pur et de saisir dans la langue l’instant de sa manifestation, instant durant lequel celui-ci est capté hors de ses attributs. Colomb affirme:

Il faut voir là le rejet de toute métaphysique qui tenterait d’expliquer les choses par la référence à une transcendance qui leur serait extérieure. La tautologie peut ainsi apparaître comme le moyen d’en rester aux choses mêmes parce qu’elle éloigne la perspective d’une interprétation métaphysique ou théologique de leur existence [63].

Il me semble au contraire que chez Munier la tautologie est le plus sûr moyen de s’éloigner du sensible. Son emploi ne serait donc pas à relier de la tentative d’appréhender les choses le plus directement possible, comme le croit Colomb. L’exemple qu’elle cite pour corroborer son opinion montre que cette figure évoque la disparition des choses au profit de la connaissance et de la dénomination qui en découlent:

Il y a le vent qu’on dit léger, vif, murmurant, déchaîné; la bise, la rafale…
Et il y a le vent qui n’est que le vent. Il y a ce qui est vent et qu’il vaut mieux ne pas nommer, qu’on ne peut même nommer. Car le vent n’est en effet que « le vent » [64].

Munier conspire pour saper la stricte équivalence entre mot et chose prônée par la tautologie et la philosophie qui en découle. Depuis Parménide, celle-ci refuse de reconnaître la dimension du rien:

La pensée ne semble se déployer comme pensée que sur la base d’une récusation implicite du rien. D’un rien auquel elle se réfère pourtant et fait constamment appel dans son exercice, qu’elle implique comme son indispensable élément, dans tout recours à la négation, au « ne pas… », au « non ». Qu’elle récuse comme illusoire (Parménide) et dont elle fait pourtant usage (à commencer par Parménide dans la manière dont il s’écarte, elle-même fatalement négative). Ou même pour être, selon Spinoza, simplement pensée de ce qui est : omnis determinatio est negatio. Il est clair qu’on ne saurait accorder une quelconque substance au rien [65].

Chantal Colomb soutient que "le détour par l’image verbale serait inévitable pour qui tenterait de dire l’être du phénomène" [66]. L’affirmation est exacte, à condition de ne pas l’appliquer à l’œuvre de Munier. Elle lie explicitement l’usage de la métaphore et de la comparaison avec l’oubli du monde:

La pensée qui s’écarte totalement du monde, doit, pour rester juste, y revenir aussitôt. C’est ce qu’elle fait en ayant souvent recours à l’image ou à la métaphore, au moyen du comme qui rétablit le lien [67].

Pour prêcher la proximité du monde, il faut éluder la métaphore et la comparaison. La nature du «comme», omniprésent chez Munier, indique qu’il ne s’agit pas de rapprocher deux réalités séparées, mais d’introduire la disjonction au sein du même. La chose n’est alors ni signe d’elle-même, ni indice d’une réalité transcendante. «Comme» confronte son visible et son invisible et perce dans la présence le néant originel, où tout se dissout, même la pensée:

Tout est comme il est, non autrement. Les hommes, les femmes, l’amour, la beauté, la mort, le jour et la nuit, les saisons…Cette pensée produit une sorte de vertige, de stupeur immobile.
C’est une pensée qui n’est, pour ainsi dire, plus une pensée, mais comme la fin de la pensée, son silence [68].

«Comme» évoque l’autre du sensible. Munier le traque et le chante avec «cela», «ce qui», «ce que» :

On peut tout juste dire, décrivant : c’est ainsi, c’est cela. Mais justement, étant ainsi, étant cela, ce n’est pas ainsi, ce n’est pas cela. Le léger décalage entre ainsi et ainsi, entre cela et cela, fait le réel [69].

«Cela», «ce qui», «ce que»: autant de silencieuses irradiations qui scandent l’irruption de la dimension d’inconnu, dimension qui est aussi celle du langage. Que celui-ci tient du néant, c’est ce que l’écrivain ne fait qu’accentuer avec une écriture silencieuse:

tout écrivain serait d’accord pour reconnaître que la pleine écriture débouche sur le silence. La différence serait que pour moi la vraie parole, dans le rôle que je lui assigne, en elle-même déjà devrait être silence [70].

La parole poétique de Munier invite à consentir au suspens et au silence. Elle est mimétique, parce qu’elle copie la façon qu’a le monde de se tenir là, dans une proximité qui esquive l’appréhension et la compréhension. Qu’elle agit comme le monde, signifie qu’elle tient de l’appel, qu’elle est appel réclamant le détachement :

Arrête-toi, oui, contemple, Mais ne t’attarde pas. On ne peut être que hélé Au passage [71].

Lire c’est tenter d’écouter cette parole pure, sans adjonction et sans attribut qui, à l’image du réel, se dérobe à notre prise. Lire, comme écrire, c’est se tenir sur le seuil à l’attente d’une révélation qui ne viendra pas, qui ne peut venir, car pour lire Munier il faut guetter la venue du Visiteur qui jamais ne vient. Aussi son lecteur fait-il l’expérience du néant. La parole poétique comme épiphanie de la dimension d’inconnu appelle une lecture qui consente au rien.

NOTES

[1] Entretien pour Impressions du sud, cit. par Colomb, Chantal, Roger Munier et la «topologie de l’être» , Paris, L’Harmattan, 2004, p.7. Retour

[2] Munier, Roger, Opus Incertum I, Paris, Deyrolle éditeur, 1995, p. 9. Retour

[3] Munier, Roger, « Brefs prolégomènes à une poétique future », Narceja, Sao Polo, 1959, nº 5, p. 33. Retour

[4] La notion est de Heidegger, qui définit la philosophie comme correspondance à l’appel pour signaler la nécessité de transcender l’antinomie sujet-objet et le dilemme idéalisme-réalisme qui en est issu. Le philosophe cherchait à maintenir la relation entre le réel et l’homme, ainsi qu’à replacer la question des rapports de l’être et de la pensée dans son contexte présocratique. Munier rejoint Heidegger: "A partir du moment où le réel est conçu comme un devant-moi, où toute l’initiative est réservée au sujet, le mouvement du connaître va en sens unique de l’esprit au réel, du sujet à l’objet. Le processus apparaît comme fatal qui va résorber l’objet dans le sujet, le réel dans la pensée" (Munier, Roger, « Martin Heidegger : Introduction à la métaphysique », Cahiers du Sud, tome XL, 2 semestre 1954, nº 326, p. 145). Retour

[5] Munier, Roger, « La Pensée totale », Courrier du Centre international d’études poétiques, Bruxelles, nº 31, 1961, p. 3. Retour

[6] Munier, Roger, Le Contour, l’éclat, Paris, La Différence, 1977, p. 71. Retour

[7] Munier, Roger, Sauf-conduit. L’enjeu poétique. Entretien avec Chantal Colomb, Paris, éditions Lettres Vives, 1999, p. 39. Retour

[8] Munier, Roger, La Dimension d’inconnu, Paris, José Corti, 1998, pp. 34-35. Retour

[9] Munier, Roger, Opus incertum, p. 85. Retour

[10] Munier, Roger, Sauf-conduit, p. 16. Retour

[11] Nancy, Jean-Luc, à l’écoute, Paris, Galilée, 2002, p. 45. Retour

[12] Ibid., p. 58. Retour

[13] Quignard, Pascal, Les Petits Traités I, Paris, Gallimard, 1997, p. 32 Retour.

[14] Blanchot, Maurice, Le livre à venir, Paris, Gallimard, 1999, p. 296. Retour

[15] Munier, Roger, Opus incertum, p. 120. Retour

[16] Ibid.,p.19.Retour

[17] Munier, Roger, Retour

[18] Munier, Roger, L’être et son poème, Paris, Encre Marine, 1993, p. 172. Retour

[19] Munier, Roger, Le Visiteur qui jamais ne vient, Paris, éditions Lettres Vives, 1983, pp. 58-59. Retour

[20] Munier, Roger, Le Seul, Paris, Deyrolle éditeur, 1993, p. 159. Retour

[21] Ibid.,p.84. Retour

[22] Munier, Roger, Le Visiteur qui jamais ne vient, p. 23. Retour

[23] Munier, Roger, Opus incertum, p. 82. Retour

[24] Munier, Roger, Sauf-conduit, p. 26. Retour

[25] Ibid.,p.27.Retour

[26] Munier s’intéresse moins à la mort de Dieu qu’à son existence: Dieu n’existe pas, selon le sens du mot “existe”. Non par définition seulement. Il n’existe pas davantage “hors définition”. Il n’existe pas, simplement, sinon il ne serait pas Dieu, mais quelque chose ou quelqu’un de fini. Dieu n’existe pas et c’est par là qu’il est Dieu (cit. par Colomb, Chantal, Roger Munier et la « topologie de l’être» , p. 278) Invisible, inaccessible et caché, Dieu ne peut être qu’absent. Comme tel, Il échappe à toute expression et transcende tout nom: "Sauf quand je nomme Dieu directement (je suis croyant, vous n’en doutez pas, pas plus que n’en doutait Jean Sulivan), mon attention se porte avant tout sur des traces – et des traces sans nom, que je veux garder sans nom" (cit. par Colomb, Chantal, p. 280). Retour

[27] Munier, Roger, Sauf-conduit, p. 32. Retour

[28] Munier, Roger, Opus incertum, p. 79. Retour

[29] Munier écrit à propos du terme «expérience»: "L’idée d’expérience comme traversée se sépare mal, au niveau étymologique et sémantique, de celle de risque. L’ expérience est au départ, et fondamentalement sans doute, une mise en danger" (Le Contour, l’éclat, p. 34). Munier rejoint Heidegger, pour qui le sujet est la cible de l’expérience: "Faire une expérience avec quoi que ce soit, une chose, un être humain, un dieu, cela veut dire: le laisser venir sur nous, qu’il nous atteigne, nous tombe dessus, nous renverse et nous rende autre. Dans cette expression, «faire» ne signifie justement pas que nous sommes les opérateurs de l’expérience; faire veut dire ici, comme dans la locution «faire une maladie», passer à travers, souffrir de bout en bout, endurer, accueillir ce qui nous atteint en nous soumettant à lui" (Heidegger, Martin, Acheminement vers la parole, Paris, Gallimard, 1981, p. 143). Oubli de soi, refus de tout épanchement lyrique et pur vouloir de dire le rien sont, selon Philippe Lacoue-Labarthe, les traits de la poésie comme expérience: "il n’y a pas d’ «expérience poétique» au sens d’un «vécu» ou d’un «état» poétique. Si quelque chose de tel existe, ou croit exister – et après tout c’est la puissance, ou l’impuissance de la littérature que d’y croire et d’y faire croire -, en aucun cas cela ne peut donner lieu à un poème. A du récit, oui; ou à du discours, versifié ou non. A de la «littérature», peut-être, au sens où tout au moins on l’entend aujourd’hui. Mais pas à un poème. Un poème n’a rien à raconter, ni rien à dire: ce qu’il raconte et dit est ce à quoi il s’arrache comme poème" ( La poésie comme expérience, Paris, Christian Bourgois, 1997, p. 33). La parole poétique de Munier est modulée par l’expérience, par le fait qu’elle est expérience: "écrire m’apparaît comme le véhicule, sinon même comme le moyen d’une expérience. C’est rejoindre, à la faveur des mots, une certaine dimension du monde, peut-être la dimension" ( La Dimension d’inconnu, Paris, Gallimard, 1998, p. 41). Retour

[30] Munier, Roger, L’Extase nue, Paris, Gallimard, p. 70. Retour

[31] Ibid., p. 69. Retour

[32] Munier, Roger, La Dimension d’inconnu, p. 12. Retour

[33] Ibid. , p. 13. Retour

[34] Munier, Roger, La Dimension d’inconnu, p. 15. Retour

[35] Munier, Roger, Sauf-conduit, p. 37. Retour

[36] Munier, Roger, Contre l’image, Paris, Gallimard, 1963, p.55. Retour

[37] Munier, Roger, Nada, Paris, Fata Morgana, 2004, p. 35. Retour

[38] Munier, Roger, L’Extase nue, pp. 56-57. Retour

[39] Munier, Roger, éternité, Paris, Fata Morgana, 1996, p. 67. Retour

[40] Munier, Roger, La Dimension d’inconnu, p. 126. Retour

[41] Munier, Roger, Opus incertum, p. 102. Retour

[42] Munier, Roger, L’être et son poème, p. 155. Retour

[43] Munier, Roger, Opus incertum, p. 83. Retour

[44] Munier, Roger, La Dimension d’inconnu, p. 123. Retour

[45] Ibid, p. 93. Retour

[46] Munier, Roger, Opus incertum, p. 66. Retour

[47] Munier, Roger, Sauf-conduit, p. 20. Retour

[48] Ibid.,p.70.Retour

[49] Munier, Roger, Orphée, Paris, Lettres Vives, 1994, p. 16. Retour

[50] Ibid.,p.93.Retour

[51] La beauté rentrerait dès lors dans l’ordre du dire, car le dire, qui s’attache au retrait des choses, ne concerne pas leur manifestation: «Le dire, quand il est vraiment dire, montre un non-vu encore de la chose. Le dire vrai lève ou fait se lever ce qui jusqu’à lui restait caché. Il dit, en fin de compte, ce qui de soi n’apparaît pas.
Mais qui n’apparaît pas dans ce qui apparaît : dans la belle, captivante et nombreuse apparence. Il dit, dans l’apparence commune, ce que, revenant à un usage ancien du mot alors autrement écrit, on pourrait appeler l’ apparance. Au départ, l’ apparance désignait l’aspect riche, opulent de la chose. Plus tard, sa trace, son vestige ou indice. Pour ne plus qualifier un jour, dans l’orthographe habituelle, que son aspect superficiel et trompeur. Aujourd’hui, l’apparence a surtout cette connotation restrictive. Cette dérive dans le mot a un sens aussi bien: celui de souligner que l’apparence se réserve, sinon même se refuse. Elle se clôt sur elle-même, dans sa riche profusion qu’autrefois désignait l’ apparance. Je dirais qu’elle se referme sur son propre invisible. En quelque manière, elle se voile de soi. Lever ce voile qu’elle est à soi est le moteur secret du dire qui la scrute, s’y attache au plus près» (Munier, 1998: 19). Retour

[52] Munier, Roger, Opus incertum, p. 30. Retour

[53] Munier, Roger, La Dimension d’inconnu, p. 28Retour

[54] Munier, Roger, Opus incertum, p. 30. Retour

[55] Munier, Roger, Le Seul, p. 169. Retour

[56] Munier, Roger, Sauf-conduit, p. 76. Retour

[57] Munier, Roger, La Dimension d’inconnu, p. 108. Retour

[58] Munier, Roger, Opus incertum, p. 125. Retour

[59] Munier, Roger, L’Instant, Paris, Gallimard, 1973. Retour

[60] Colomb, Chantal, Roger Munier et la « topologie de l’être » , p. 270Retour

[61] Ibid. , p. 304. Retour

[62] Munier Roger, Opus incertum, p. 73. Retourr

[63] Colomb, Chantal, Roger Munier et la « topologie de l’être » , p. 133. Retour

[64] Munier, Roger, Le Seul, p. 157. Retour

[65] Munier, Roger, La Dimension d’inconnu, p. 112. Retour

[66] Colomb, Chantal, Roger Munier et la « topologie de l’être » , p. 136. Retourr

[67] Munier, Roger, Opus incertum, p. 44. Retour

[68] Ibid. , p. 131. Retour

[69] Ibid. , p. 72. Retour

[70] Munier, Roger, Sauf-conduit, p. 38. Retour

[71] Munier, Roger, Le Seul, p. 68. Retour

Bibliographie

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Quignard, Pascal, Les Petits Traités I, Paris, Gallimard, 1997